
Mors, ATM et tensions posturales chez le cheval : quel lien ?
Ostéopathie animale : quel impact du mors sur le cheval ? Découvrez les liens entre mors, bouche, articulation temporo-mandibulaire (ATM), posture et locomotion. La biomécanique du cheval, les adaptations liées à la douleur ou à la gêne et le rôle de l’ostéopathe animalier dans l’observation et l’analyse fonctionnelle sont au cœur de cette réflexion. Une approche fondée sur les données scientifiques, l’observation clinique et le raisonnement professionnel.
84 %, un chiffre qui mérite notre attention. 84 %, c’est la proportion de chevaux examinés dans une étude sur des trotteurs finlandais qui présentaient des lésions aiguës dans la zone de la bouche en contact avec le mors après une course. Et parmi eux, 20 % présentaient des lésions considérées comme sévères. Attention, ce chiffre concerne une population et un contexte bien précis, et ne signifie évidemment pas que 84 % de tous les chevaux montés présentent des lésions. Mais il donne une bonne raison de s’intéresser de plus près à ce qui se passe dans la bouche du cheval lorsqu’on utilise un mors.
Et surtout, il pose une question particulièrement intéressante pour les ostéopathes animaliers : Que se passe-t-il lorsque le cheval cherche à s’adapter à une contrainte exercée dans sa bouche ? Et jusqu’où cette adaptation peut-elle influencer sa posture et sa locomotion ?
Le lien entre mors, articulation temporo-mandibulaire (ATM) et posture est souvent présenté comme une grande chaîne biomécanique : le mors agirait sur la mandibule, l’ATM, les cervicales, puis le dos et finalement les membres. La réalité est plus subtile.
Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut commencer par la bouche.
Le mors : une petite pièce au milieu d’un système complexe
Chez le cheval, le mors est positionné dans l’espace interdentaire, entre les incisives et les dents jugales. Il vient donc en contact avec plusieurs structures particulièrement sensibles : la langue, les barres mandibulaires, les commissures des lèvres et la muqueuse buccale.
Les barres correspondent à la partie édentée de la mandibule située entre les canines/incisives et les prémolaires. Elles sont recouvertes d’une muqueuse relativement fine et sensible.
La langue, volumineuse chez le cheval, occupe une grande partie de la cavité orale et se retrouve directement impliquée dans la répartition des pressions exercées par le mors.
Lorsque le cavalier agit sur les rênes, la force est donc transmise au mors, puis aux tissus de la bouche. Cette transmission dépend de nombreux paramètres : type de mors, longueur, épaisseur, composition, position, angle des rênes, tension, action des deux mains ou d’une seule main, mais aussi anatomie et comportement propres au cheval.
Un mors n’est pas un objet qui produit une force identique dans toutes les situations. Une étude expérimentale publiée en 2025 sur des têtes équines a ainsi montré que la conception et la taille du mors, l’angle des rênes et la tension exercée modifient son déplacement à l’intérieur de la bouche. Un mors trop large et une tension unilatérale importante augmentaient notamment certains déplacements latéraux et postérieurs.
Autrement dit, avant même de parler de posture, il faut déjà comprendre la mécanique locale.
L’ATM du cheval : bien plus qu’une simple « charnière »
L’articulation temporo-mandibulaire relie la mandibule à l’os temporal. Elle permet les mouvements indispensables à la préhension de la nourriture et surtout à sa mastication.
La mandibule n’effectue évidemment pas un simple mouvement de « charnière ». Pendant la mastication, elle combine des mouvements de rotation et de translation, avec une composante latérale importante. C’est ce fonctionnement qui permet au cheval de broyer efficacement son alimentation.
Les muscles masticateurs jouent ici un rôle central : masséter, temporal et muscles ptérygoïdiens participent aux mouvements et à la stabilisation de la mandibule. Le muscle digastrique intervient notamment dans son ouverture.
L’organisation tissulaire de l’ATM équine est elle aussi intéressante. Les surfaces articulaires présentent notamment une organisation en plusieurs couches, avec tissu conjonctif dense, disque articulaire fibrocartilagineux et tissu cartilagineux profond. Le disque articulaire possède une organisation fibrocartilagineuse adaptée à des contraintes mécaniques différentes selon les zones de l’articulation.
Cela souligne quelque chose d'important, l’ATM n’est pas une articulation fragile. C’est une structure fonctionnelle capable de supporter et de redistribuer des contraintes importantes, notamment lors de la mastication.
Il faut alors remettre en perspective certaines affirmations du milieu équestre. On ne peut pas simplement dire qu’un mors « bloque l’ATM » ou qu’il « déplace la mandibule ». Le mors n’est pas directement en contact avec l’articulation. Son action éventuelle sur celle-ci passe par un ensemble de structures intermédiaires : tissus buccaux, langue, mandibule, muscles masticateurs et système neuromusculaire.
Que se passe-t-il lorsque le cheval ressent une gêne ?
C’est ici que la physiologie rejoint la biomécanique.
Une pression appliquée sur les tissus de la bouche peut être perçue comme une pression mécanique simple, mais également devenir douloureuse lorsqu’elle dépasse les capacités de tolérance des tissus ou lorsqu’une lésion préexistante est présente.
Les travaux consacrés à la douleur orale équine identifient plusieurs mécanismes possibles : compression et étirement des tissus, inflammation et lésions ou diminution locale de la circulation. La langue, les commissures des lèvres, la muqueuse buccale et surtout la région interdentaire peuvent être concernées.
Le cheval ne va évidemment pas dire « mon mors me fait mal ». Il peut cependant modifier son comportement. Ouverture de la bouche, mouvements de langue, mouvements de tête, résistance au contact, changement d’attitude ou augmentation de certains comportements de conflit peuvent être des informations intéressantes à intégrer dans l’observation du cheval.
Il faut toutefois éviter un autre raccourci : un comportement donné n’est pas à lui seul la preuve d’une douleur produite par le mors. Un cheval peut ouvrir la bouche pour différentes raisons. C’est l’ensemble du contexte qui permet de construire une hypothèse pertinente.
Et l’ATM dans tout ça ?
L’intérêt de l’ATM apparaît lorsqu’on considère la manière dont le cheval réagit à une contrainte.
Une étude expérimentale particulièrement intéressante a provoqué une inflammation aiguë d’une ATM chez cinq chevaux afin d’observer leur réponse à une tension des rênes. Les chevaux ont modifié leur réponse à la tension du côté douloureux : ils diminuaient la tension de ce côté et adaptaient la tension opposée pour maintenir la position demandée.
Ce résultat est particulièrement intéressant pour comprendre le raisonnement biomécanique.
Le cheval ne se contente pas de « subir » une contrainte, il adapte sa stratégie motrice.
En revanche, cette même étude n’a pas mis en évidence de bouleversement majeur de la locomotion sur les paramètres cinématiques étudiés. Une modification de la tête a bien été observée, mais on ne peut pas en déduire qu’une douleur aiguë de l’ATM provoque automatiquement une cascade de tensions jusqu’au bassin ou aux membres.
De la mandibule à l’encolure : pourquoi le lien biomécanique est crédible
Alors, pourquoi parle-t-on autant de l’influence de la tête sur la posture ?
Parce que chez le cheval, la tête et l’encolure participent directement à l’équilibre et à la locomotion.
La tête et l’encolure représentent environ 10 % de la masse corporelle du cheval. Elles sont situées en porte-à-faux devant le tronc et créent donc des moments importants autour de la base de l’encolure.
L’encolure n’est pas seulement une succession de vertèbres cervicales. Elle fonctionne comme un système de suspension et de contrôle du mouvement, associant articulations intervertébrales, muscles, fascias et ligament nuchal.
Le ligament nuchal joue un rôle important dans la suspension de l’encolure. Il participe aux mécanismes d’économie d’énergie grâce au stockage puis à la restitution d’énergie élastique.
La tête et l’encolure constituent également un système sensoriel important. Elles participent au positionnement spatial du cheval grâce aux informations visuelles, vestibulaires et proprioceptives.
C’est ce qui explique pourquoi modifier la position de la tête ne revient pas simplement à « déplacer la tête ». On modifie aussi les contraintes et les stratégies d’équilibre de l’ensemble du cheval.
Tête haute, tête basse : le dos réagit
C’est probablement l’un des éléments les mieux documentés de cette problématique.
Des travaux cinématiques menés chez le cheval ont montré que différentes positions de la tête et de l’encolure modifient les mouvements du rachis thoraco-lombaire.
Lorsque l’encolure est placée en position haute, certains mouvements de flexion-extension et de rotation du dos diminuent. Chez le cheval étudié avec une position haute et contrainte, la longueur de foulée était également réduite au pas.
Le point important est le suivant, ces études ne démontrent pas que le mors est responsable de ces modifications. Elles montrent que la position de la tête et de l’encolure influence la locomotion.
Le mors peut participer à l’obtention ou au maintien d’une position donnée, notamment lorsque la tension des rênes intervient. Mais il faut distinguer le moyen, la position obtenue et la réponse individuelle du cheval.
Peut-on vraiment parler d’une « chaîne de tensions » ?
C’est là que le sujet devient particulièrement intéressant pour l’ostéopathe animalier.
Sur le papier, la chaîne paraît séduisante :
mors → bouche → mandibule → ATM → muscles cervicaux → encolure → garrot → thorax → dos → bassin → membres.
Anatomiquement, les structures communiquent, biomécaniquement, les différents segments du corps interagissent et neurologiquement, le cheval adapte en permanence son équilibre et sa locomotion.
Mais cela ne signifie pas qu’une tension ressentie dans la bouche va nécessairement se transmettre sous forme d’une tension identique jusqu’au postérieur.
Le cheval est un système dynamique, et non une succession de pièces reliées par des câbles.
Une gêne dans la bouche peut entraîner une modification de la position de la tête. Cette modification peut changer l’activité musculaire de l’encolure et les contraintes exercées sur le tronc. Le cheval peut alors adapter sa locomotion. Mais l’ampleur et la direction de ces adaptations vont dépendre de nombreux facteurs : douleur, expérience, entraînement, asymétries préexistantes, conformation, selle et bridon, cavalier, sol, vitesse et contexte émotionnel.
Il vaudrait mieux donc parler d’interactions plutôt que d’une chaîne mécanique automatique.
Mors, posture et locomotion : regarder le cheval avant de regarder le mors
Le débat « mors ou sans mors » peut rapidement devenir très théorique. Or, du point de vue du praticien, la première question devrait être beaucoup plus concrète : Comment ce cheval répond-il à cet équipement, dans cette situation, avec ce cavalier ?
Deux chevaux portant exactement le même mors peuvent présenter des réponses très différentes.
La littérature sur les lésions buccales rappelle d’ailleurs que le type et les dimensions du mors, son ajustement et les forces exercées constituent des variables importantes. Une étude menée sur 208 chevaux de concours complet a retrouvé des lésions aiguës chez 52 % des chevaux examinés après le cross, avec des risques de lésions modérées à sévères plus élevés avec certains mors très fins ou très épais.
Cela signifie qu’il existe une interaction entre le matériel, la force appliquée et l’individu. Et cette notion d’individualisation est fondamentale en ostéopathie animale.
Quel rôle pour l’ostéopathe animalier ?
Face à un cheval qui présente une résistance au mors, une difficulté à se placer, une asymétrie, des mouvements inhabituels de la tête ou une modification de locomotion, l’ostéopathe animalier peut apporter un regard intéressant sur la dimension fonctionnelle du problème.
Son premier outil reste l’observation, avant de chercher une restriction de mobilité de l’ATM ou une tension cervicale, il est pertinent de regarder le cheval dans son ensemble : comportement, posture et locomotion, réaction au contact, mobilité volontaire de la mandibule, utilisation de l’encolure et éventuelles différences entre le travail monté et non monté.
L’examen de l’ATM peut naturellement faire partie de cette démarche. On peut s’intéresser à la mobilité mandibulaire, à la symétrie des mouvements, aux muscles masticateurs et aux tissus environnants, tout en évaluant la région cervicale et le reste du système locomoteur.
Mais il faut aussi savoir quand ne pas aller plus loin seul.
Une douleur franche, une tuméfaction, une difficulté à mastiquer, une anomalie dentaire, une perte de performance inexpliquée ou une modification locomotrice doivent conduire à envisager une évaluation vétérinaire. Les affections de l’ATM sont variées. Une revue systématique de 2025 recense notamment arthrites septiques, fractures ou luxations, arthrose et autres troubles non arthritiques. Le diagnostic peut nécessiter des examens d’imagerie, notamment la radiographie.
Le rôle de l’ostéopathe animalier est donc de contribuer à comprendre comment le cheval s’organise, identifier des éléments fonctionnels pertinents et travailler en complémentarité avec les autres professionnels. Cela peut notamment impliquer le vétérinaire, le dentiste équin, le bit-fitter et saddle-fitter, le cavalier et l’entraîneur.
Et les techniques manuelles ?
L’ostéopathie animale dispose de nombreuses pratiques manuelles utilisées pour agir sur la mobilité, le confort et la fonction.
Les données scientifiques concernant les manipulations et mobilisations musculosquelettiques chez les animaux restent encore limitées et hétérogènes. Cela ne signifie pas que les techniques manuelles sont inutiles ; cela signifie que nous devons être précis sur ce que nous savons, ce que nous supposons et ce que nous ne savons pas encore.
L’objectif n’est pas de pouvoir expliquer chaque problème du cheval par une chaîne biomécanique spectaculaire. L’objectif est de savoir construire une hypothèse, la confronter aux observations, rechercher les autres causes possibles et adapter sa prise en charge aux informations disponibles.
En conclusion, le mors agit d’abord sur des structures particulièrement sensibles de la bouche. Sa position et ses mouvements dépendent notamment de sa conception, de son ajustement et de la tension des rênes.
L’ATM, quant à elle, est une articulation complexe, adaptée aux mouvements de mastication et intégrée à des ensembles fonctionnels locaux et généraux.
Une gêne orale ou une douleur de l’ATM peut modifier la façon dont le cheval utilise sa région cervico-céphalique.
Et nous savons que la position de la tête et de l’encolure influence à son tour la biomécanique du dos et de la locomotion.
Mais entre ces différents éléments, il n’existe pas une chaîne de causalité simple et systématique.
Pour l’ostéopathe animalier, la véritable question est donc : « Qu’indiquent le comportement et la locomotion de ce cheval, quelles hypothèses peuvent expliquer ce que j’observe, et comment puis-je les vérifier dans le respect de mes compétences ? »
C’est précisément cette façon de raisonner qui permet de passer d’une ostéopathie fondée sur des chaînes théoriques à une ostéopathie animale réellement éclairée par les données scientifiques, l’observation clinique et le raisonnement professionnel.
Sources :
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Article écrit par J. Bertrand